Denis Labbé

27/01/2018

Moi : Pour commencer, parlons un peu de toi en tant qu’écrivain. Pourrais-tu te décrire en trois mots ? Trois mots qui te correspondent et qui peuvent permettre à ceux qui ne te connaissent pas de t’appréhender un peu.

Denis : Alice. Yoda. Comics.


Moi : Voilà une réponse pour le moins inattendue mais qui te correspond bien ! Avec pas moins de 6 sorties en 2018, on peut dire que tu es un écrivain prolifique... D’où tires-tu une telle inspiration ? Et ton besoin d’écrire ?
Denis : Depuis que j’ai appris à lire, j’ai dévoré tout ce qui me tombait sous la main. Ensuite, en 1979, mes parents ont décidé de déménager et je me suis mis à écrire. Je n’ai pas arrêté depuis. D’abord de la poésie, puis des nouvelles, et enfin des romans. C’est vital. Je suis sans cesse envahi d’images, d’idées, de scénarios, de thèmes. Il suffit que je regarde un film, que je visionne un documentaire, que je croise quelqu’un, que j’échange des messages pour que me viennent des idées. Comme c’est une question récurrente, j’aime donner les origines de mes idées dans mes recueils de nouvelles. Parfois, la genèse d’un texte peut être cocasse. Lorsque je suis en période d’écriture, je peux m’atteler à un récit 10 à 15 heures par jour. Comme je suis enseignant, j’ai pas mal de moments de libre, j’en profite.

Moi : Tu donnes l’impression que lorsqu’une idée te vient, elle t’envahit et prend le pas sur le reste jusqu’à ce qu’elle soit couchée sur le papier. Et donc tes projets pour 2018…
Denis : « A travers les mots », Une novella fantastique vient de sortir chez Nutty Sheep. Va suivre Nos Errances, toujours chez Nutty Sheep, la suite d’Errances, puis le tome 2 des Marcheurs chez Rebelle en février. Ensuite, Projet Cornélia 2 va clore le dytique chez Séma Editions. Tout cela, c’est avant les vacances d’été. En octobre doivent sortir Les Marcheurs 3 (Rebelle) qui terminera la trilogie et Profitroll 3 (Séma). Ces deux romans sont à écrire. Normalement, j’ai un essai sur le fantastique qui est prévu chez Ikor, ainsi que plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Il ne faut pas oublier mon travail de directeur littéraire chez Séma et Nutty Sheep. J’ai plusieurs romans et anthologies que je dirige qui doivent paraître.

Moi : Justement, en quoi consiste le travail de directeur littéraire ?
Denis : Chez Séma, je trie tout d’abord les manuscrits que nous recevons, afin d’éliminer ceux qui sont illisibles (langue, grammaire, orthographe incorrectes notamment). Ensuite, je lis les manuscrits que j’ai conservés et je les passe aussi en comité de lecture. Lorsque Michael et moi sommes d’accord sur des livres à publier, je fais travailler l’auteur afin d’améliorer ce qui me semble nécessaire. Cela se passe à travers des échanges. Mon but n’est pas de formater nos auteurs, mais de leur offrir la liberté d’être meilleurs. Sinon, je vais aussi contacter des auteurs pour leur demander des romans ou des recueils de nouvelles. Chez Nutty Sheep, je fais travailler les auteurs et je vais aussi dénicher des novellas ou des romans. 

Moi : Je suppose que, comme tout un chacun, certains univers, qu’ils soient en livres ou films, t’influencent…
Denis : Evidemment. J’ai cité Alice, pour l’univers de Lewis Carroll, Yoda pour la science-fiction et les grandes sagas, ainsi que le cinéma et les MMORPG. Et les comics, parce que j’adore les X-Men, ainsi que les personnages de Zatanna, Harley Quinn et Wonder Woman chez DC. Je suis aussi passionné de poésie, d’histoire, de mangas, et surtout de la littérature en général. Je suis admiratif de ce que certains réalisateurs peuvent nous offrir comme David Lynch, Tim Burton, Zack Snyder (pour son Sucker Punch, notamment) ou Tarentino.

Moi : Tu es vraiment éclectique ! Et si tu avais le choix de vivre dans l’un d’entre eux, lequel serait-ce ?
Denis : Le prochain que je vais créer. Je vis dans tous les univers que je construis. Sinon, Alice, évidemment. Je suis né cent ans après la parution du roman et le même jour qu’Alice Liddell. J’aime le décalage de cet humour anglais que l’on retrouve aussi chez Jasper Fforde par exemple.

Moi : En parlant influence et inspiration. Quels sont les livres que tout le monde, selon toi, devrait avoir lu ? Et les auteurs immanquables ?
Denis : Il y en a tant. Je crois que chacun doit trouver son propre univers. Je ne dénigre aucune littérature, même si certains pensent que je suis élitiste. J’aime autant Julien Gracq, Montesquieu et Shakespeare, que Jack London, Lovecraft et Tolkien. Je suis un fan de Murakami Haruki, Cormac McCarthy ou Claude Seignolle. Je suis émerveillé par ce que nous propose Pierre Dubois ou Alain Delbe. Et puis, il y a les auteurs que je découvre ou signe en tant que directeur littéraire, comme Emmanuelle Nuncq ou Cécile Guibé.

Moi : Je ne comprends pas réellement que l’on puisse te qualifier d’élitiste avec une telle diversité d’univers qui t’attirent et que tu respectes… Pour changer de sujet, dans mes lectures, j’attache toujours une grande importance aux personnages. Les tiens sont criant de réalisme. S’inspirent-ils de personnes réelles ou sont-ils totalement fictifs ? D’ailleurs les relations avec ses propres personnages doivent être particulières. T’arrive-il de souffrir pour eux lorsque tu les mets dans des situations difficiles par exemple ?
Denis : Je vais sans doute étonner certains lecteurs, mais la plupart de mes personnages sont inspirés par mes rencontres, et notamment mes élèves. Jean-Mich’, dans les Errants et Projet Cornélia a été un de mes élèves. Il était aussi psychopathe que dans mes récits. Cornélia est ma vision fantasmée (en tout bien tout honneur) de Georgia Caldera après un délire entre nous. Kiara, Emilie, Marion, Cyndie, Camille, Elydia, Max… sont autant d’élèves qui ont traversé ma vie. En revanche, d’autres sont partiellement inventés. Tu pourras remarquer qu’il existe presque toujours un Louis, comme dans Omnia, Les Errants, Les Marcheurs… C’est un peu mon Champion éternel à moi, à la manière de Michael Moorcock, sauf que chez moi, il change de corps, mais conserve le même prénom.
Je souffre évidemment pour mes personnages, surtout lorsqu’ils m’ont été inspirés par des élèves. Certaines scènes sont alors difficiles à écrire.
 

Moi : Est-ce qu’il t’arrive de créer des personnages volontairement imbuvables, dans le but avoué (ou non) de pouvoir les faire souffrir ou au minimum qu’ils soient détestés ?
Denis : Pour cela, je prends des gens qui m’ont réellement énervé ou qui m’ont fait du mal dans la réalité. Alors, oui, je me prends un malin plaisir à les faire souffrir, voire à les tuer.

 
Moi : Voilà une réponse qui me fait mourir de rire ! En fait si tu n’avais pas fait écrivain, tu aurais fait psychopathe quoi…
Denis : Je pense que oui. Je collectionne les couteaux, pour tout dire. J’ai d’ailleurs acheté la dague de chasse qu’emploie Marion dans ses différentes aventures. J’étais en vacances en Vendée, lorsqu’en me rendant dans un magasin portuaire, cette dague m’est apparue alors que je venais de la décrire quelques heures auparavant dans un chapitre des Errants. Je possède des couteaux provenant de différents endroits du globe (Indonésie, Népal, Maroc, Tchécoslovaquie, Finlande, Allemagne…) ainsi que des pièces uniques forgées par des couteliers d’art. Je ne suis pas mauvais au tir, aussi bien à l’art qu’au fusil, et mon rêve serait d’acquérir un vrai katana comme Cornélia. Il doit y avoir un peu de moi en Jean-Mich’…

Moi : Comme tu le sais, la base de cette interview est que deux de tes romans ont été sélectionnés pour le PLIB 2018. Concernant « Les Images du Monde », comment l’idée t’est-elle venue ?
Denis : « Les Images du monde » provient de mes lectures de Lovecraft. Il cite cette œuvre dans « La Cité sans nom », comme étant un livre maudit. Lorsque je préparais mon doctorat, mon directeur de thèse m’a donné la photocopie d’une thèse sur Images du monde de Gauthier de Metz soutenue par un certain Prior en Suisse. Il savait que j’aimais ce genre d’univers. J’ai imaginé comment Lovecraft avait eu connaissance de ce livre que j’ai évidemment lu, ainsi que les recherches effectuées par ce doctorant de l’entre-deux guerres.
 

Moi : Je suppose que cette histoire, comme les autres, demande beaucoup de recherches, de documentation…
Denis : Je suis sans cesse en train de lire, de me documenter, de noter des choses, de visionner des émissions, d’absorber des connaissances, d’acheter des ouvrages d’histoire, de géographie, de sciences, ainsi que des magazines. Je veux que tout soit le plus réaliste possible, jusqu’à chercher le calibre d’une arme, le moteur d’un véhicule militaire, le nom des rues de telle ville… Cela me permet ensuite de faire surgir le surnaturel pour surprendre le lecteur.

Moi : Ouaoh, ta bibliothèque doit être passionnante ! De son côté, « Projet Cornélia » part dans un univers totalement différent et s’inscrit dans une sorte de grande fresque, se passant en France en pleine épidémie zombie. Tous les romans ne paraissent d’ailleurs pas chez le même éditeur…
Denis : Au départ, il y avait Les Marcheurs, une série qui m’a pris à la gorge en visionnant par hasard le deuxième épisode de la première saison de The Walking Dead. Elle devait paraître chez Lokomodo, mais je n’ai pas signé en découvrant leurs arnaques. Le Chat Noir cherchait des romans young adult, et je leur ai proposé Les Errants, une adaptation des Marcheurs. J’avais l’intention de finir la trilogie et de laisser cet univers. Puis Louis a voulu vivre sa vie et ça a donné Errances (Lune Ecarlate) qui vient d’être transféré chez Nutty Sheep. Puis des lecteurs voulaient savoir ce qu’étaient devenus Cornélia et Jean-Mich’. Séma a accueilli Projet Cornélia avec l’accord du Chat Noir. Enfin, Rebelle a accepté Les Marcheurs, qui était donc la première série dont les deux premiers tomes étaient déjà écrits. Un roman va clore tout cela en 2019. Deux éditeurs sont preneurs. Et dire que je détestais les zombies…

 
Moi : Pour quelqu’un qui déteste les zombies, tu les mets en scène pourtant très bien ! Et donc, plus spécifiquement, que va découvrir le lecteur en ouvrant Projet Cornélia ?
Denis : C’est la chronique d’une adolescente en territoire zombie. Cornélia veut rester une jeune fille, avec tout ce que cela comporte comme préoccupations purement féminines, alors que le monde s’écroule. C’est une gothic lolita qui ne veut pas abandonner sa personnalité alors qu’elle doit néanmoins défendre sa vie contre les zombies et les hommes… Jean-Mich’ lui prête main forte. Dans le tome 2, tout va être bouleversé.

 
Moi : Tu attaches beaucoup d’importance au fait que ce qui se passe en pleine épidémie zombie soit crédible… Notamment dans les attitudes des gens…
Denis : J’ai horreur de voir des personnages agir n’importe comment et ne pas suivre le caractère mis en place au départ ou devenir un dieu, un héros, ou je ne sais quoi d’autre. Aussi, j’essaie de rendre mes personnages le plus crédible possible. Dans Projet Cornélia, Jean-Michel est fêlé dès le départ. C’est un fou d’armes qui a été formé par un voisin militariste. Il est asocial et le montre. Cela peut être utile en cas d’invasion, sauf lorsque Cornélia demeure humaniste.

 
Moi : Malgré le fait que « Projet Cornélia » soit la suite de ta trilogie « Les Errants », tu as fait en sorte qu’il puisse se lire indépendamment des autres…
Denis : Je ne pouvais pas obliger des lecteurs à tout acheter. Projet Cornélia est un diptyque qui existe comme une entité propre. On suit cet étrange duo, puis trio, dans ses tentatives de survie au milieu d’un monde qui se délite. Le ton est différent des autres séries, parce que Cornélia, qui raconte l’histoire, a dû faire face à des problèmes personnels.

 
Moi : Tu reprends ici deux des personnages du groupe que tu as créé dans « Les errants ». Pourquoi eux ?
Denis : Parce qu’ils avaient disparu sans laisser de traces avant la fin de la série. Ce sont deux personnages que mes lecteurs apprécient. J’avais envie de les prendre à contrepied en laissant leur histoire en suspens. Au départ, je n’avais pas dans l’idée d’écrire une nouvelle série, je voulais simplement laisser une fin semi-ouverte. Et puis, ils ont voulu revenir.

 
Moi : Ils ont voulu revenir et c’est tant mieux ! Tu connais mon amour pour ton univers… Un des points que j’apprécie, c’est que malgré le style zombie déjà bien exploité, tu arrives à nous offrir de l’inédit…
Denis : Je t’en remercie. Même si je n’aime pas particulièrement les zombies, j’ai vu énormément de films, lu davantage de romans et de nouvelles, et même des BD, et je n’avais pas envie de faire la même chose que les autres. C’est l’une des raisons qui m’a fait choisir des adolescents, les Vosges, le camp de travail du Struthof ou des références à l’Histoire. En même temps, j’ai essayé d’y mettre un certain humour.

 
Moi : En effet, cette série à un degré d’humour bienvenu pour tempérer l’horreur. Pour autant, certaines scènes de ce livre sont émotionnellement fortes. Est-ce que l’une d’entre elles a été difficile à écrire ?
Denis : Dans Projet Cornélia, non. Pas dans mes souvenirs. La scène la plus difficile que j’ai eue à écrire se situe dans Omnia où deux des personnages se retrouvent en pleine nuit sur un canapé, sans savoir s’ils sont manipulés ou non. Cette scène d’amour fut éprouvante à écrire et je me souviens l’avoir terminée à 3 heures du matin. Cela tenait au fait que pour l’un d’eux, je m’étais inspiré d’une élève. Lorsque la fiction télescope la réalité, c’est difficilement gérable. J’ai fini par changer les prénoms, tout écrire, et remettre les prénoms par la suite.

 
Moi : Si l’apocalypse zombie devait arriver, auquel de tes personnages ressemblerais-tu le plus dans ta façon d’agir et de réagir ?
Denis : Un mélange entre Louis, l’adolescent débrouillard des Errants et autodestructeur d’Errances, et Louis Fleckinger, le prof un peu paumé des Marcheurs. En gros, je ferais ce que je pourrais.

Moi : Courage, j’arrive au bout de mes questions. Donc pour terminer, lequel de tes livres recommanderais-tu à un lecteur qui souhaite découvrir ta plume et tes univers ?
Denis : Omnia. Parce qu’il mêle, sur le thème de la sorcellerie, à la fois un univers historique, Loudun au 17ème siècle, et un univers contemporain : Lille en 2021. Mes recherches historiques ont été très fouillées, jusqu’à retrouver les noms des habitants de l’époque. Il propose également deux styles différents, plus littéraire dans la partie 17ème et plus contemporain, parfois même argotique, en 2021. Et puis, il y a une romance dans le passé et un étrange trio amoureux au 21ème siècle.


Moi : En somme il est complet et varié. Je te remercie mille fois d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, et suis ravie de savoir que je ne suis pas prête de devoir arrêter de te lire !





#PLIB2018        #ISBN:9791034201662        #ISBN:9782930880244 



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