La balafre de Dieu.

Auteur : Francis Jr Brunet
Editeur : Editions Underground
Parution : Mai 2015
Pages : 404


RESUME :


 « Dieu m’a assassiné… »

Et si ces quelques mots griffonnés sur un papier ébranlaient l’Armonésie ? Comment décrire ce pays ? Un Armonésien le ferait en ces termes : « Berceau de la perfection ! Si nous connaissons aujourd’hui des vies sans histoires, c’est grâce au Conseil des Sages – loué soit-il ! – qui nous a purgés de ces maudits rêves et de ces parasites de sentiments… »

Mais quels secrets se cachent derrière cette perfection ? À travers les destinées croisées d’un croquemort immortel, d’une prostituée, d’un médecin du label Mochitude, d’une Dame Pipi, d’un inspecteur de la Karma Police et d’un serial killer, les indices vont peu à peu s’imbriquer comme les pièces d’un puzzle.

Mais peut-être la véritable solution se terre-t-elle en vous, vous qui porterez cette histoire jusqu’aux frontières de la réalité, de l’imaginaire et de la folie ?

Oui, bienvenue en Armonésie, un pays dont vous ne pourrez plus partir… 


CHRONIQUE :

(30 Avril 2016)


"La balafre de Dieu" est un livre, comment dire.... complètement frappadingue. Barré. Déjanté. Non conventionnel. Comme son auteur en fait. En même temps c'est normal, ce dernier est breton, le pauvre (dixit la lectrice normande, comprenez !). 

Du coup, grandissant avec cette tare, ce handicap, tout à sa peine d'être obligé d'accepter le fait que le Mont Saint Michel soit Normand, Francis Brenet, pardon Francis JUNIOR Brenet, excusez du peu, a fini par déverser son chagrin sur des pages et des pages d'écriture. Et ne pouvant critiquer les parfaits normands (en toute modestie, cela va de soi), il s'est mis en quête de créer un monde à part, l'Armonésie, caricature décadente et décalée de notre propre société (contrôler quitte à détruire, quitte à SE détruire). Voici donc le livre qui rend fou, un livre porté par une plume singulière et percutante. 

Pourquoi donc dis-je que ce livre est frappadingue ? Eh bien... pour tout en fait. La plume, l'univers, l'intrigue, les personnages... Tout sort des sentiers battus, vous éloigne de votre zone de confort pour vous propulser dans une histoire dont vous ne ressortirez pas indemnes. 

"De nos jours, aucun enfant n'écoutera sa mère lui dire : "sois sage sinon le tueur au yoyo te massacrera !". Personne. Tout le monde s'en fout. La peur ne fait plus peur. Le sang, on le nettoie. Les corps, on les jette. Pas plus difficile que ça.
La seule vraie crainte naît des rêves. Cancrelats nocturnes prêts à dévorer les cervelles, il guettent sournoisement des proies à infecter. Voilà la leçon apprise dès le biberon : l'ennemi, c'est le rêve !"

Commençons donc par l'univers. L'armonésie, comme je le disais, est une sorte de monde alternatif, un reflet absurde de notre société, qui en permet d'ailleurs une critique acerbe mais ô combien pertinente. Dans ce monde, le rêve et les sentiments sont proscrits. Toutes vos mauvaises habitudes créées à partir de l'espoir, de l'amour, de l'empathie ou d'autre horreur comme l'imagination, vous sont retirées grâce à un étrange appareil, le crève-jour, qui vous ponctionnera jusqu'à la plus infime parcelle d'émotion. Ah ! Et être moche est proscrit, allez donc vous faire raboter la tronche à coup de chirurgie esthétique s'il vous plaît. Autant vous dire que la société, ici, est franchement bizarre, froide. La perfection se définit par une platitude à toute épreuve. Le j'm'en foutisme règne en maître, le cul fièrement assis sur son trône. Et comme je le disais, à travers cette société créée de toutes pièces, je n'ai pu m'empêcher d'y retrouver des parallèles avec la nôtre. De quoi faire tourner les méninges... 

Dans cet univers se trame une histoire très bizarre, sans trame apparente. En effet, le récit est découpé en trois parties et chacune s'intéressera à des personnages différents, plus ou moins vivants d'ailleurs. De quoi se demander quel rapport il existe dans tout cela. Soyez patient, vous finirez par le découvrir. Mais l'intrigue donc, n'est pour moi pas un élément central de l'histoire, mais plutôt une excuse qui permet à l'auteur de nous mettre en scène ses personnages et leurs tranches de vies, clés de voûte de ce roman. 

"Un geste brusque. La porte s'ouvre et vomit son secret. Le Docteur recule dans un sursaut de stupéfaction.
Un cadavre nu a fui sa tombe d'occasion. Le médecin retourne le corps écrasé à terre. Une punaise plantée dans sa palette joue la mouche et lui donne l'air précieux. La peau porte une teinte mi-livide mi-bleuâtre, une nuance de gouache qui se serait asséchée depuis des lustres dans le cartable d'un gosse. Ses yeux révulsés montrent des cernes violacés de souffrance ; le blanc des globes a viré au jaunâtre vitreux. Un bout de la vie mordue jusqu'à la chair pendouille entre les lèvres pâles et craquelées. Une plaque marron de sang coagulé tache son menton. Durement ficelé, le corps légèrement courbé dans sa position ultime découvre ses fesses aux yeux de l'inspecteur qui s'en est bouché le nez d'émotion. L'odeur de putréfaction qui envahit la pièce achève au passage les rares traces d'aérosols."


Il faut savoir que parfois, j'avais un peu de mal à suivre, dans ce sens où je ne comprenais qu'après coup où l'auteur voulais en venir et où il m'avait emmenée. Pas de doute, Francis Brenet aime désarçonner son lecteur en se faisant souvent le plaisir d'être énigmatique. Ainsi donc, ce livre ne peut se lire "comme ça pour se vider la tête". Non. Il demande de l'implication et de la concentration. Je pense qu'il est bon de le savoir avant de démarrer sa lecture, car ce n'est pas le genre de livre à lire dans n'importe quelle période. Mettez-vous au calme et savourez.

D'autant que la plume demande elle-aussi une réelle implication. Loin d'être fluide, c'est plutôt ce genre de plume travaillée et quelque peu alambiquée qui nous fait dire "mais comment trouve-t-il tout cela ?". Belle mais cruelle, l'écriture joue clairement avec les mots. Le nombre d'images, de métaphores et de mots détournés est ici incommensurable. Francis Brenet a réinventé le dictionnaire en même temps que son monde. Le tout avec un humour piquant, parfois noir, tantôt subtil tantôt... beaucoup moins. 

Encore une fois, il faut être concentré afin de ne pas perdre le fil de notre lecture. Mais pas de doute, cet auteur a du talent. Il en faut pour rendre intéressantes comme il le fait des scènes du quotidien d'une banalité pourtant affligeante. Chaque détail peut devenir une véritable scène de théâtre. Exemple non en images, mais en mots grâve à un bête café : 

"Le café ondule sous la tendre insistance d'une cuillère qui fait le dos rond. La lueur du jour y danse paresseusement. Elle [Myriam] sirote ce jour bien morne. Amer et corsé. Pour l'édulcorer, elle offre une sucrette d'aspartame en sacrifice au puits sombre. Éclaboussure. Plouf ! La sucrette agonise, supplie mais trouve une mort atroce, contaminée et rongée par l'acide du mal ténébreux du quotidien des mortels." 

Ensuite et enfin viennent les personnages. Ah, le moins que l'on puisse dire, c'est que ces derniers sont peu orthodoxes. Mais c'est ce qui fait la richesse du roman : ces fous furieux suffisent à le porter, et, au final, ce sont à leurs vies que nous nous intéressons. Et à travers leurs vies, à la société armonésienne, à notre société en fait. Tour à tour au service d'un croque-mort immortel bourreau à ses heures perdues, d'une dame pipi accro au postatif, d'un tueur en série un brin déprimé, d'un policier de la KP (police anti-rêves), et de biens d'autres encore, la plume de Francis Brenet dresse des portraits pour le moins inhabituels et hauts en couleur. 

En résumé, voici un livre complètement à part, qui n'est pas sans me faire penser à "un éclat de givre" d'Estelle Faye. Le monde et l'histoire n'ont rien à voir, mais nous avons ici la même façon de mettre en scène un univers décalé et décadent, reflet noir de notre propre société, dans lequel évoluent des personnages tout à fait originaux, loin de nos héros habituels. De quoi vous surprendre et vous amener une réelle nouveauté. En revanche je l'ai dit et je le répète, ce livre demande une réelle implication de la part du lecteur, il ne conviendra certainement pas à tout le monde. Mais les amateurs d'originalité et de romans atypiques peuvent y aller, l'humour cinglant sera au rendez-vous dans cet OVNI. 

NB : je ne finirai pas cette chronique sans un mot sur l'objet livre. Les éditions Underground font un travail de qualité remarquable. Déjà, la couverture d'un toucher légèrement velouté est magnifique et rend à merveille l'ambiance du roman. Vous retrouvez ici plein de détails qui ne vous parlent pas avant lecture mais qui prennent tout leur sens pendant. Ensuite, l'intérieur est lui aussi un vrai bonheur pour nos petites mirettes. Cela peut paraître superficiel, mais j'adore ces efforts faits sur les mises en page et les typographies. Loin de se contenter d'un format classique, vous retrouverez certains paragraphes sous forme de notes, d'encarts publicitaires, de carnets... Bref, de quoi apporter le petit truc en plus, en tout cas, de coller avec le côté atypique de ce roman. Bravo aux éditions Underground pour ce magnifique travail.