La Nibelung, tome 1 : Le Carnaval aux Corbeaux.

Auteur : Anthelme Hauchecorne
Editeur : Editions du Chat Noir
Parution : Février 2016
Pages : 320


RESUME :

Ludwig grandit à Rabenheim, un petit bourg en apparence banal. Claquemuré dans sa chambre, il s’adonne au spiritisme. À l’aide d’une radio cabossée, il lance des appels vers l’au-delà, en vue de contacter son père disparu.
Jusqu’à présent, nul ne lui a répondu… Avant ce curieux jour d’octobre.

Hasard ? Coïncidence ? La veille de la Toussaint, une inquiétante fête foraine s’installe en ville. Ses propriétaires, Alberich, le nabot bavard, et Fritz Frost, le géant gelé, en savent long au sujet du garçon. Des épreuves attendent Ludwig. Elles seront le prix à payer pour découvrir l’héritage de son père.

À la lisière du monde des esprits, l’adolescent hésite…

Saura-t-il percer les mystères de l’Abracadabrantesque Carnaval ?


CHRONIQUE :

(02 Novembre 2016)


"J'aurais dû t'écouter. Cette foire n'est pas ce qu'elle paraît..." 

Ce conte macabre est une lecture on ne peut plus appropriée pour cette période d'Halloween, je l'avais d'ailleurs mise de côté pour. Mais les premiers frimas de l'automne et la mélancolie des feuilles mortes dansant malgré elles dans le vent engagent aussi à ce genre de lecture.

Dans tous les cas, ce fut un véritable bonheur de retrouver la plume exquise et décapante d'Anthelme Hauchecorne. Soyez sûrs que vous ne rencontrerez pas une telle qualité d'écriture au détour de chaque chemin. Tout est travaillé, visuel, poétique, imagé (et quelles images !), le tout mâtiné d'un humour fin, truculent et caractéristique de l'auteur.

"- Hélas, mon bon, mes craintes se confirment : vous avez le regard vide. Aussi creux que l'appendice purement décoratif qui vous sert de crâne. Sachez tenir votre langue. Certains mots pèsent lourd, il faut de la cervelle pour faire contrepoids. Aussi, gardez le silence, la pose et surveillez mes affaires. Là, vous voici promu portemanteau."

Pour autant, n'imaginez pas ce livre dénué de tout sens, ou de tout bon sens devrais-je dire, car quelques perles de vie se faufilent habilement entre le burlesque, le funèbre et la folie qui hantent ces lieux.

"Tu peux laisser tes erreurs te fragiliser, ou les changer en force. La vie est longue, rien ne dure, les victoires deviennent des échecs, et inversement. En définitive, seule compte ta volonté d'aller de l'avant."

Les personnages sont atypiques et hauts en couleur, hors de tout copier coller, de tout cliché ou de toute caricature déjà exploitée. Je ne m'étendrai pas sur le déroulement de l'histoire, contentez-vous de la quatrième de couverture fort bien faite et laissez l'auteur vous guider dans les méandres de son imagination débridée. Sachez seulement que vous ne serez pas déçus et partirez sur des chemins tortueux et... pas toujours tranquilles...

Dans tous les cas, je me suis fait mener en bateau (peut-être sur le Hollandais Volant, que sais-je) et n'ai absolument rien pu découvrir avant que l'auteur ne me donne les clés de ses mystères. De A à Z, je me suis fait berner avec une facilité déconcertante, allant de surprise en surprise, ce qui ajoute encore à la qualité de l'œuvre, qui se termine de manière tout à fait magistrale.

Histoire de bien vous cheviller l'âme au récit, Anthelme Hauchecorne vous fera suivre le jeune Ludwig Poe, jeune garçon de 13 ans à la recherche éperdue de son père... perdu. Gamin attachant au plus haut point, courageux autant que poltron, un brin fêlé (en apparence), bref, un petit bout d'homme que vous ne pourrez qu'aimer. Et pour ne rien gâcher, l'auteur vous balancera aussi dans les bras de Gabriel, le presque seul et unique ami du farfelu Ludwig, dont l'histoire familiale et son amitié indéfectible envers le jeune Poe le pousseront à visiter les entrailles du carnaval maudit. Carnaval venu s'établir le temps de la Totenwoche (semaine de la Toussaint) dans un petit village de l'est de la France, carnaval dont les étranges forains organisent des tournois guère innocents...

"Ludwig est convaincu que les morts tentent de communiquer avec les vivants, mais ces derniers, accaparés par des préoccupations aussi assommantes que leur emploi ou leur poids idéal, négligent de les écouter. Grave erreur, les défunts auraient beaucoup à nous apprendre. Pire, peut-être veulent-ils nous prévenir d'un danger imminent ?"

Ici, les légendes oubliées ou non se mêlent à l'imagination de l'auteur, vous emportant pour un tour de manège un peu particulier où la sombre magie et La Mort elle-même remplacent les chevaux de bois.

"Soudain, quelque chose tire avec force sur le bas de son pantalon. Baissant les chandelles, Ludwig distingue une main accrochée à lui, une pogne aux chairs putréfiées, les phalanges à nu. Jaillissant de la grille, cette serre acérée s'acharne à l'entraîner dans les abîmes. Il se dégage violemment, à tel point que la paluche se désolidarise du poignet et atterrit sur un tas de compost. Elle tente de détaler telle une vilaine araignée à cinq pattes, avant que Silke ne l'écrase.
La gothique ricane, dénotant un humour que son acolyte doute de partager."


Quand je lisais, j'avais besoin de me plonger entièrement dans cette lecture, de me la lire comme si je me lisais un conte, en m'imprégnant de chaque mot, chaque phrase, tant la magie exerçait au fil des pages. Et très vite, les contours de la réalité s'estompaient pour m'emmener au coeur même de l'abracadabrantesque carnaval et ses carnavaliers d'outre-tombe. Bref, gare à qui osait me déranger durant ma lecture, car il récoltait immanquablement mon plus beau regard noir et meurtrier.

Halloween est une période de l'année où les histoires les plus folles voient leur âme prendre en consistance pour un peu que vous y soyez ouvert, et si votre âme d'enfant, cachée quelque part au fond de vous est encore friande de contes fabuleux et effrayants, vous vous régalerez de cette lecture magique et unique, agréablement mise en scène grâce au talent de deux illustrateurs bien connus : Mathieu Coudray et Loïc Canavaggia.

Loïc Canavaggia, souvent associé à Anthelme Hauchecorne (les amis, si j'arrive à ne pas écorcher vos deux noms d'ici la fin de cette chronique, estimez-vous parfaitement chanceux) dans l'illustration de ses histoires, est celui qui signe le plus d'œuvres ici. Et je trouve qu'il cerne à merveille l'esprit quelque peu... particulier de cet auteur de talent. Ses mises en scènes sont fantastiques et son coup de crayon me laisse pantoise, immobile devant ses dessins de longues secondes durant, la bouche grande ouverte prête à gober les quelque malheureuses mouches ayant survécu aux premiers froids. Je n'en ai pas moins à dire à l'encontre de Mathieu Coudray.

Et pour ne rien gâcher, les Editions du Chat Noir ont offert à ce conte aussi splendide que macabre un habit de circonstance, lui offrant une couverture rigide magnifiquement décorée (par Loïc Canavaggia toujours), et une mise en page sublime : outre les très nombreuses illustrations, chaque page est décorée d'arabesques, de plumes et autres petits dessins qui finissent de nous faire succomber au charme de cette lecture.

Ai-je vraiment besoin de préciser qu'il s'agit d'un coup de coeur ?

"- Vous ne m'effraierez pas avec vos histoires de fantômes, se défend-il d'une petite voix.
- Nul jamais n'y croit, jusqu'à l'heure de passer de vie à trépas."